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Entretien sur le béton, par Éric Rohmer

Entretien sur le béton, 1969 / Éric Rohmer, réalisation / Source gallica.bnf.fr / Réseau Canopé, VNUM-308

Ancien enseignant, Eric Rohmer a trouvé dans la télévision scolaire aussi bien un travail alimentaire q’un espace d’expérimentation. Les formats pédagogiques qu’a tourné le réalisateur bien connu de la Nouvelle Vague peuvent ainsi étonner concernant ainsi le cinéma, la littérature que le monde industriel ou l’architecture. Il filme, en 1969, un entretien avec Paul Virilio et Claude Parent qui devient un moment d’anthologie pour les urbanistes. Ecrite par Jean Rudel, cette émission propose ainsi une leçon d’architecture au travers d’un matériau longtemps déconsidéré mais qui a toujours eu ses adorateurs : le béton.

Claude Parent & Paul Virilio, 1969 / Entretien sur le béton / Éric Rohmer, réalisation

« Le béton est devenu l’accompagnement quasi-permanent de notre vie moderne »

Église Sainte-Bernadette du Banlay, Nevers © Paul Virilio & Claude Parent

L’entretien commence par un bref historique du matériau apparu au cours du XIXème siècle. C’est en 1845, en effet que des ingénieurs lors d’expérimentations sur la charpente ont l’idée de mouler une poutre en alliant du béton avec de l’acier. Techniquement, le béton est un mélange de ciment et de gravillon que l’on « arme » avec une structure en acier. Des architectes s’en sont rapidement emparés pour les possibilités techniques qu’il offrait et autour de la table les théoriciens Louis-Paul Letinturier et François Loyer rappellent ainsi l’influence décisive d’Auguste Perret ou du Corbusier sur l’emploi du béton en France. Rattachés au brutalisme, Paul Virilio et Claude Parent – qui ont en 1966 signé les plans de l’église (toute de béton) Notre Dame du Banlay à Nevers – distinguent pour leur part deux façons d’utiliser le béton ; pour son effet d’échafaudage (Perret et ses tours ou clocher en est le meilleur exemple) ou son effet de capacité. Paul Virilio qui a dédié un de ses essais au mur de l’Atlantique déclare dans un élan de lyrisme que l’on peut être amoureux du vieillissement du béton et de sa façon de s’adapter au paysage.

Claude Parent, 1969 – Entretien sur le béton / Éric Rohmer, réalisation

« Le béton pour nous, c’est la liberté » 

Interrogé au cours de cet entretien sur l’esthétique que pouvait véhiculer le béton, Claude Parent et Paul Virilio renvoient dos à dos ceux qui voudraient parler d’une architecture lourde ou d’une architecture légère, en ne considérant que les matériaux. En replaçant l’usage comme le premier critère d’une architecture, au delà de son aspect visuel, les deux pères de la « fonction oblique » exposent le cœur de leur théorie : c’est la qualité de déplacement dans un volume plus que la contemplation des matériaux qui fait l’esthétique. Toute architecture doit être considérée selon son potentiel d’habitation quitte à reconsidérer la notion de plan et la traditionnel opposition entre horizontal et vertical ; favoriser l’oblique donc. Si Corbu n’était pas l’homme du béton, il en a du moins aimé la peau et était un remarquable plasticien soulignent Parent et Virilio ; il a été de ceux qui ont considéré le béton comme le premier plastique, jouer de cette plasticité et permis l’émergence d’un style moderne.

Halle Freyssinet – Entretien sur le béton / Éric Rohmer, réalisation

« Je crois que notre époque mettra en valeur l’infrastructure, c’est à dire le plancher, le support, le niveau »

Blockhaus – Entretien sur le béton, 1969 / Éric Rohmer, réalisation

Volontier lyrique dans sa façon de parler, Paul Virilio voit dans les possibilités du béton celle d’une réinvention de l’architecture et de nos façons d’habiter. Il va jusqu’à jouer sur les mots et compare la façon dont on coule le béton à celle dont des flux de passants peuvent s’écouler dans un espace. Le béton nous entoure et se trouve partout à commencer par le sol ; Rohmer en commençant la vidéo sur un chantier avec le coffrage d’une dalle ne s’y est pas trompé. Ceux qui réduirait le béton aux préjugés du blockhaus et à son caractère hostile se trompent ponctue Claude Parent de sa règle ; le béton impose certes sa présence et rompt avec le duvet de nos intérieurs mais permet le porte à faux, le déplacement, la circulation jusqu’à imaginer de nouvelles façons d’habiter collectivement. « Les villes sont remises en cause. Elles ne fonctionnent pas ce n’est pas avec Mies van der Rohe qu’on va les faire fonctionne. Ce n’est pas la transparence des façades qu’on va faire fonctionner l’urbain ».

Entretien sur le béton, 1969 / Éric Rohmer, réalisation

Le regain d’intérêt actuel pour le brutalisme rend précieux cet entretien qui envisage le béton comme une matière vivante et lyrique. Il illustre aussi une préoccupation de la mobilité et une crise de l’urbain toujours palpable aujourd’hui ; quand bien même le problème se poserait aujourd’hui en d’autres termes…

Qui est Éric Rohmer ?

Eric Rohmer © Ullstein Bild – Getty

En 1952, Eric Rohmer débute dans la réalisation avec Les petites filles modèles qu’il ne parvient pas à terminer en raison d’une production défaillante. En 1959, il effectue un nouvel essai avec Le signe du lion dont Claude Chabrol assure la production. Le film est un échec, il ne bénéficie pas de l’engouement que suscitent alors les films de la Nouvelle Vague. Ce n’est qu’en 1969 que Rohmer parvient a attirer l’attention de la critique avec Ma nuit chez Maud avec Jean-Louis Trintignant et Françoise Fabian dans les rôles principaux. Les thèmes favoris de Rohmer apparaissent clairement définis : le sentiment amoureux, la recherche d’une femme, les retrouvailles. Le cinéaste se lance dans un projet ambitieux : sous le titre des Contes moraux, il réunit plusieurs films dont La boulangère de Monceau (1962), La collectionneuse (1966) et L’amour l’après-midi (1972). Eric Rohmer veut posséder son oeuvre à part entière : il écrit lui-même tous les scénarios, parsemant ses récits d’éléments autobiographiques. Très fidèle dans le choix de ses collaborateurs, il fait appel à de nombreuses reprises au chef opérateur Nestor Almendros, figure emblématique de la photographie de la Nouvelle Vague. Le genou de Claire (1970) est, au-delà de la subtilité du récit et du jeu impeccable de Jean-Claude Brialy, un chef-d’oeuvre d’esthétisme. La griffe de Rohmer est là bien caractéristique : l’action se déroule lentement, les dialogues sont simples, les acteurs ne semblent pas être dirigés, comme s’ils improvisaient sereinement. Chaque plan est composé comme un tableau, évoquant Gauguin et les impressionnistes. Au cours des années 1980, Rohmer tourne à nouveau des films sur le marivaudage, et Pauline à la plage (1982) ou Les nuits de la pleine lune sont salués par la critique. Au début des années 1990, il entreprend un nouveau cycle de contes, chacun évoquant une saison, dont le dernier, Conte d’automne, sort en 1998. Changement total de ton en 2000 avec L’anglaise et le duc, fresque historique sur fond de Révolution Française où une jeune anglaise fidèle au Roi se bat pour ses idées. En 2003, Rohmer réalise Triple agent, histoire d’un couple russe réfugié à Paris après la révolution bolchévique. Dernier film en date, Les amours d’Astrée et Céladon (2007), revisite le mythe pastoral d’Honoré d’Urfé, dans un cadre où règnent croyances et traditions.