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Redonner voix aux zones rurales en réinventant la cohabitation homme-animal avec Le Consortium-Land

Comment l’art et la culture s’articulent avec la société. Le Consortium-Land, département de recherche et d’expérimentation – architecture, société et milieu – du Consortium Museum s’engage et esquisse de nouveaux modèles depuis 2020. Créé en 1977, à Dijon, Le Consortium se définit au fil de ses expériences et expérimentations. Depuis les années 1990, c’est via l’action des Nouveaux commanditaires (Fondation de France) que le Consortium développe des projets artistiques sur des territoires élargis. Ils contribuent à approfondir les réflexions sur les enjeux de société que peuvent interroger une structure culturelle à la périphérie de son champ de compétences. Le Consortium-Land poursuit cette logique d’expérimentation qui fonde l’ADN du centre d’art.

Grancey-le-Château — Un Monde à la Lisière © Google Maps

« Les constructions une fois érigées permettront d’observer comment l’homme et l’animal se comporteront et quelles leçons ensuite le corps scientifique, les architectes et urbanistes, les collectivités et les usagers pourront tirer pour de futurs projets »

Le Consortium-Land

La présentation – depuis mai et jusqu’en novembre – du Pavillon des oiseaux de Patrick Berger à La Biennale d’architecture de Venise est le premier projet qui scelle l’existence du département Consortium-Land ; celle-ci étant par ailleurs le signal d’un projet plus vaste amorcé sur un terrain à Grancey-le-Château. Ce projet se définit comme une nouvelle forme d’occupation d’un territoire rural en expansion pensé par l’homme permettant une cohabitation homme-animal. La méthodologie de ce projet fonctionne sur un mode très expérimental car il formule des hypothèses pendant le temps même de la recherche. Ces hypothèses prennent la forme de constructions et questionnent l’architecture et la manière dont elle peut participer à une meilleure façon d’habiter un territoire en tenant compte de l’environnement et des espèces animales. Cette approche semi-empirique permet ainsi de se détacher non seulement d’un cadre méthodologique mais surtout donne la liberté aux architectes penseurs de ces constructions de s’affranchir du carcan scientifique éthologique pour expérimenter une nouvelle forme de cohabitation. Les constructions une fois érigées permettront d’observer a posteriori comment l’homme et l’animal se comporteront et quelles leçons ensuite le corps scientifique, les architectes et urbanistes, les collectivités et les usagers pourront tirer pour de futurs projets.Le Consortium-Land a fait le choix, sur la base de cette hypothèse, de porter le projet global jusqu’à sa réalisation. Seule l’existence et l’usage de ces constructions permettront d’en tirer des conclusions et ouvrir de nouvelles perspectives. Pour pouvoir réaliser ce projet d’habitations, le Consortium construit son propre système économique en expérimentant les procédures de décisions et de réalisation. Il œuvre à inventer un système qui pourra devenir un modèle opérationnel pour d’autres projets de même nature en changeant d’échelle, d’interlocuteurs et ainsi poursuivre la réflexion sur la manière dont les territoires peuvent se développer.

Bois de Grancey-le-Château-Neuvelle (Côte d’Or, France) © Antoine Espinasseau / Le Consortium-Land

Habiter les zones rurales

Aussi paradoxale que soit sa dénomination, la notion d’urbanisme rural a le mérite de questionner la façon d’habiter les campagnes au 21ème siècle et la manière de penser la relation habitante dans une société en mutation et au sein d’un territoire caractérisé par une faible densité et des communautés humaines réduites. À la fin des années 70, l’évolution démographique était en parfaite corrélation avec l’accroissement de la ville. Et progressivement, la dynamique démographique s’est totalement inversée : plus la ville est petite et plus le taux de croissance est élevé. Il est donc question d’un renouveau rural. Cette redistribution du territoire nous oblige donc à repenser notre façon d’habiter. Comment envisager cette nouvelle forme d’occupation en zone rurale autrefois essentiellement occupée par des activités agricoles avant un regroupement d’ouvriers dans les villes industrielles ? Demain, la dispersion sur le territoire doit s’accompagner d’une conjugaison d’unités d’habitations avec les équipements dédiés aux activités commerciales, agricoles, et industrielles, de services et de loisirs.Les spécialistes des campagnes et des espaces périurbains, théoriciens et praticiens, ont identifié différents outils d’actions pour l’espace rural. Le premier est la réintroduction de la beauté dans l’aménagement du territoire dans un souci de valorisation des campagnes avec un « recours à des professionnels concepteurs compétents » (F. Bonnet). Marqués par les projets immobiliers de lotissements, les aménagements des communes rurales ne sont en effet plus adaptés aux jeunes générations qui se déplacent vers les campagnes. Des études ont notamment démontré que les environnements standardisés génèrent chez leurs occupants une forme de de mal-être et d’hyperactivité. Ainsi, des aménagements associant pluralité et esthétique ont la capacité d’agir positivement sur nos comportements. La valorisation de la ruralité comme un réel mode de vie et non pas seulement en tant que cadre de vie est aussi un autre moyen de développer et d’investir les espaces ruraux. Cela signifie donc qu’il faut s’attacher aux pratiques et aux comportements. Et enfin, la mission est de lutter contre une « ruralité qui souffre d’une extinction conceptuelle » (P. Verstegh). Il s’agit de « redonner voix aux ruraux » (V. Jousseaume) et « développer les solidarités locales » (F. Bonnet) au service d’un mouvement de réappropriation et de responsabilisation vis-à-vis de leur territoire. 

« C’est également un nouveau mode de vie qui est proposé pour les usagers de ces unités d’habitation à la fois dans une nouvelle manière d’occuper le territoire mais également en considérant les animaux au même titre que l’homme »

Le Consortium-Land

Le projet de Grancey-le-Château participe pleinement à cette nouvelle forme d’investissement de l’espace rural. Il est dans un premier temps un projet architectural fort qui introduit de nouvelles formes esthétiques éloignées des standards de lotissements grâce à l’intervention de trois architectes reconnus sur la scène internationale. C’est également un nouveau mode de vie qui est proposé pour les usagers de ces unités d’habitation à la fois dans une nouvelle manière d’occuper le territoire mais également en considérant les animaux au même titre que l’homme.Enfin, ces architectures résultent d’une longue histoire partagée avec les ruraux et non d’une action ex-nihilo. Elles s’appuient sur l’action Nouveaux commanditaires dont la spécificité est de placer l’usager-commanditaire au cœur de la commande et dont le champ d’intervention depuis le début des années 90 s’est largement déployé en milieu rural perfectionnant ainsi la connaissance du milieu et donnant la parole et l’accès à l’art aux habitants.

Pavillon des oiseaux, Bois de Grancey-le-Château-Neuvelle (Côte d’Or, France) © Antoine Espinasseau / Le Consortium-Land

La question animale

Un ouvrage majeur intitulé Architecture animale du célèbre zoologiste Karl Von Frisch pose les jalons du sujet et analyse les constructions animales sous le prisme de l’architecture, ainsi que la capacité créatrice des animaux et l’influence potentielle que ces constructions ont pu avoir sur l’homme. Les animaux en se servant de leur corps comme outil (bec, pattes…) et les substances qu’ils sécrètent ou matériaux qu’ils prélèvent dans leur environnement bâtissent. Il ne s’agit pas exclusivement de se construire des habitats. Ils créent aussi des ouvrages à d’autres destinations qui s’apparentent à des constructions humaines ; des fosses ou filets servant de pièges pour leurs victimes (araignées), des routes pour circuler voire des métropoles (fourmis, termites), des systèmes de climatisation (termites) et de chauffage permanent (manchot) ou encore des digues pour contrôler le niveau d’eau (castors). Les usages de ces architectures sont en effet multiples et ne se limitent pas simplement à l’abri mais également à la production, stockage, défense, reproduction, contrôle climatique… Et « leurs chefs-d’œuvre sont l’émanation de [leurs] instinct » (K. von Frisch) et bien antérieurs à ceux réalisés par l’homme.Parallèlement, l’essai Animal ? de Patrick Berger ouvre de nouvelles perspectives avec une vision portée par un architecte et une analyse met en évidence les relations entre l’architecture animale et les premières architectures humaines. Selon l’architecte, l’un des facteurs communs est la notion d’économie dans la fabrication grâce à une « optimisation du matériau, de l’énergie de fabrication, des ressources et des contraintes d’un milieu ». Et chez l’animal, cela donne lieu à un processus qui conditionne les formes architecturales qui sont produites et révèle une adéquation entre la forme inanimée (la construction) et la forme animée (son usage).

« Les logiques de production et de fabrication seront également soumises tant que possible à cette loi de l’optimisation propre à l’architecture animale et aux premières architectures humaines »

Le Consortium-Land

Ces leçons tirées de l’analyse de l’architecture animale sont au cœur des préoccupations de l’architecte depuis de nombreuses années et ont largement influencé ses réalisations. Le projet de Grancey-le-Château place cette question au centre de la réflexion dont Patrick Berger a fortement contribué à orienter le projet scientifique. Il s’agit cette fois de considérer la présence de l’animal au même titre que celle de l’homme au sein d’un même site dans une logique de cohabitation. Dans un premier temps, Le Pavillon des oiseaux et L’Antre du vivant qu’il a dessiné sont des constructions exclusivement dédiées aux animaux ; L’Antre du vivant en particulier conçu comme un terrier hors-sol n’autorise l’homme ni à le pénétrer ni même à pouvoir observer l’intérieur, rompant ainsi toute forme possible de consommation de l’animal même symbolique (élevages, domestication, étude…). Ces réalisations destinées aux animaux se complètent avec des invitations auprès d’autres architectes, Aristide Antonas et Junya Ishigami. Ces deux invitations sont conditionnées par des commandes spécifiquement liées à la cohabitation homme/animal. Aristide Antonas a pour mission de réaliser une maison en s’inspirant des systèmes de constructions des animaux, ou plus caricaturalement en construisant comme les animaux. Junya Ishigami a quant à lui été sollicité pour construire une habitation pour l’homme mais qui laisse une certaine porosité de circulation autorisant les animaux à traverser l’habitation voire se l’approprier. Les logiques de production et de fabrication seront également soumises tant que possible à cette loi de l’optimisation propre à l’architecture animale et aux premières architectures humaines. Enfin, la municipalité de Grancey participe activement au développement de ce projet en accueillant une bibliothèque éthologique au sein de son village dont l’architecture intérieure a été confiée à une équipe architecte / designer : Côme Rolin et Sophia Taillet. Au fil des dernières décennies, la question animale s’est politisée de manière croissante et les sociétés ou associations de défense des animaux n’ont de cesse de se multiplier. Le projet de Grancey-le-Château défriche une nouvelle piste de réflexion où l’animal est considéré comme partie intégrante de notre écosystème. Il réfute une vision anthropocentriste et tente de réaliser des habitations où l’homme et l’animal peuvent potentiellement coexister sans être unis par lien de consommation littérale ou symbolique. 

Bois de Grancey-le-Château-Neuvelle (Côte d’Or, France) © Antoine Espinasseau / Le Consortium-Land

Qu’est-ce que Grancey-le-Château — Un Monde à la Lisière ? 

Dans le cadre de l’action Nouveaux commanditaires initiée par la Fondation de France et accompagné des habitants du village de Grancey-le-Château, Le Consortium-Land a invité Patrick Berger (France), Aristide Antonas (Grèce) et Junya Ishigami (Japon) à imaginer des architectures basées sur les relations entre l’homme et l’animal, sous différents angles. L’orientation éthologique, discipline scientifique qui vise à étudier le comportement des espèces, y compris humaines, est au cœur du développement du site de Grancey-le-Château. Ce modèle expérimental est proposé pour définir – au long terme, en France et ailleurs – de futurs projets de logements pour des géographies et territoires différenciés, périphériques.En 2021, Le Pavillon des Oiseaux de Patrick Berger, réfléchi et produit par Le Consortium-Land, est la première réalisation du site dinstallée de manière pérenne à Grancey-le-Château. En parallèle de la présentation publique de son double lors de la 17ème exposition internationale d’architecture – La Biennale di Venezia. Le Pavillon des Oiseaux de Patrick Berger sera accompagné d’un court film offrant un regard sur la genèse et la philosophie du site éthologique de Grancey-le-Château, avec la participation de Vinciane Despret, philosophe des sciences.